Il s'est passé quelque chose...
Les effluves qui se dégagent de ces milliers de bouquets qui jonchent la cour de Champerret m'enivrent. Ces arômes embaument jusqu'aux cages d'escaliers, comme pour nous rappeler ici, dans les murs qui abritent à la fois l'état-major des pompiers de Paris et la 5e compagnie, que quelque chose s'est passé. Je suis abattu depuis ce triste samedi 14 septembre, mais je ne le montre pas, je suis comme tous ceux qui ont un rôle à jouer, une mission à accomplir, des gestes à réaliser, je tiens et dois tenir pour ceux qui comptent sur nous. Au-delà de la douleur, du déchirement, de l'insoutenable injustice qui nous ont touchés, des milliers de pompiers de paris se sont retrouvés. Jamais en 20 ans de service, je n'ai vu des regards si troublés, si troublants, des poignées de main si chaleureuses et pleines d'une amitié si perceptible. Je n'oublierai jamais non plus, cette 5e compagnie qui s'est déplacée pour voir une dernière fois ces camarades à la morgue de l'hôpital Percy.
Après le chaos, vient le temps du réconfort, mais que cela est difficile de croiser les familles endeuillées, de tenter de donner une réponse à leurs questions, de tenter d'expliquer l'inexplicable. Il ne faudrait pas survivre à ses enfants. Mais la cruelle vérité est là. Pour la première fois de l'histoire de la Brigade, cinq cercueils sont alignés dans la chapelle ardente dressée dans la salle d'honneur de l'état-major. Sous les ors et au c½ur même de la salle des traditions, ils sont là, nos cinq héros, drapés dans les couleurs de la République, gardés par leurs pairs en tenue de cérémonie, le casque rutilant, les médailles pendantes, les plis impeccables, le regard franc pointé vers le tableau majestueux du " Départ attelé ", pour ne pas croiser les larmes des visiteurs venus se recueillir. Ces anges gardiens viennent de tous les centres de secours, des bureaux et services, et même de jeunes recrues du groupement d'instruction sont là, comme témoignage de leur affliction et affection. Mais ces anges pleurent aussi et les relèves de tour de garde sont dures. La popote reste ouverte jour et nuit, les serveurs se relaient pour apporter leur aide et permettre ainsi aux familles et aux amis de passage, de profiter d'un café, d'un moment d'amitié... d'une parole réconfortante ou encore d'une étreinte, si dure à défaire.
Le flot incessant des visiteurs est incroyable, une vague humaine chargée de bouquets de fleurs, de gerbes, d'une rose, vient déposer son témoignage de reconnaissance devant le monument aux Morts. Cinq bougies rouges, dont la flamme vacille dans la nuit, illuminent les noms de nos camarades gravés dans le marbre. Un clochard a fait la manche pour offrir cinq roses, sur lesquelles il a accroché la photo des jeunes soldats du feu. Une dame est venue pendant une semaine apporter des fleurs, le visage marqué par la tristesse, le regard caché par des lunettes noires. Des délégations de pompiers venant de toute la France et d'Europe sont venus déposer des gerbes. Des anciens sont là, abattus, errant dans la cour, comme les jeunes. Les commerçants et les habitants du quartier ont voulu également montrer leur tristesse par des gestes variés, mais si réconfortants. Il est malheureusement difficile de citer tous les anonymes ou les personnalités qui se sont joints d'amitié durant ces quelques jours : de nos amis gendarmes et policiers aux autorités militaires et civiles, des moyens associatifs aux services publics, des entreprises aux particuliers... la liste est si longue, pardonnez-nous.
Plus de 2 000 courriers électroniques sont arrivés sur la messagerie du site Internet, des centaines de lettres à l'état-major et à la 5e compagnie, des dons aux ½uvres sociales, c'est une onde de choc. La France apparaît solidaire dans ce drame. C'est une aide incommensurable pour les sapeurs-pompiers de Paris qui ont mis un genou à terre ce soir
fatidique du 14 septembre. Grâce à ces témoignages, ils se sont relevés !
Merci mille fois pour tout cela.
Que ces jours sont longs, le temps a cessé d'exister. Les cérémonies funèbres approchent et l'angoisse monte, nous étreint, car nous savons tous, au c½ur de la Brigade, qu'il n'y a rien de plus insoutenable que de voir les cercueils de nos jeunes, portés par les camarades de leur compagnie, d'entendre la sonnerie aux morts, la marche funèbre... De Champerret aux Invalides, le nombre de sapeurs-pompiers de Paris est surprenant, tous les personnels disponibles sont là, des milliers. Un sous-officier, ancien de la 5, est venu de Kourou et reparti le soir-même pour reprendre sa garde...
Les obsèques dans la cour d'honneur de l'Hôtel National des Invalides sont à la hauteur de l'événement, un journaliste confie qu'il n'a pas ressenti une telle émotion depuis la mort du Général De Gaulle. Le drapeau de la Brigade, la Musique sont là, épaulés par nos frères d'armes, les Légionnaires, eux qui sont autant que nous fortement applaudis au défilé du 14 Juillet, étonnant paradoxe dans ce silence de recueillement qui envahit cette cour majestueuse. Le président de la République est ému et décore nos héros. Accompagné de son épouse, ils suivent le cortège des cinq cercueils encadrés par la 5e compagnie et quittent la cour sur la Marche Funèbre de Chopin.
Les pompiers de Paris pleurent, le soleil éclatant leur redonnera la force de continuer leur si beau métier. Trop lourd tribut, certes, mais " il s'est passé quelque chose ". THOMAS, ROMUALD, GWENAËL, MATTHIEU, BENOîT, adieu, sachez que nous sommes tous avec vous, avec vos familles et vos proches.
Capitaine Laurent Vibert